Inde : des milliers de manifestants contre la réforme électorale arrêtés, la Cour suprême intervient d'urgence, Delhi fustige le « deux poids deux mesures » de l'ONU
La Cour suprême indienne a ordonné dimanche la cessation des détentions illégales visant les manifestants contre la réforme électorale et la reprise du métro à Delhi. La police de Delhi fait état d'environ 3 500 arrestations ; la Cockroach Janta Party (CJP) affirme que plus de 15 000 personnes ont été interpellées dans tout le pays. Le ministère indien des Affaires étrangères a critiqué la position « extrêmement sélective » du HCDH, estimant que son « deux poids deux mesures » érode la crédibili
La Cour suprême indienne a ordonné en urgence dimanche la cessation des détentions illégales visant les manifestants contre la réforme électorale, enjoint la reprise des services du métro et du rail à Delhi, et exigé que les forces de l'ordre n'entravent pas les avocats et les journalistes dans l'exercice de leurs fonctions.
Selon Deutsche Welle, cette affaire, qui tourne autour de la manifestation organisée à Jantar Mantar à New Delhi, prend pour cible le président de la Commission électorale indienne, Gyanesh Kumar. Les manifestants exigent sa démission en raison du processus de « Special Intensive Revision » (SIR) — la révision électorale approfondie — lancé l'an dernier, qui a entraîné la radiation d'environ 130 millions de noms des listes électorales.
La Cour suprême, invoquant l'article 163 du Code de procédure pénale, a souligné qu'en dehors du champ des ordonnances d'interdiction, nul ne pouvait être détenu pour un rassemblement pacifique sans procédure légale. Elle a également ordonné le retrait des panneaux d'affichage de l'article 163 installés à proximité de son complexe, afin d'« éviter d'entraver l'accès aux voies de recours juridictionnelles », et a insisté sur le fait que les avocats et journalistes interpellés lors de l'opération de samedi ne devaient plus se voir empêchés d'exercer leurs fonctions.
L'ampleur réelle des interpellations fait l'objet d'une vive controverse. Ajinkya Hinge, dirigeant par intérim de la Cockroach Janta Party (CJP), affirme que plus de 15 000 personnes ont été interpellées dans toute l'Inde, dont des étudiants. Deutsche Welle, citant le quotidien The Hindu, rapporte que la police de Delhi fait état d'environ 2 500 manifestants interpellés dans la journée, auxquels s'ajoutent quelque 1 000 personnes placées en détention préventive la nuit précédente. À Mumbai, environ 600 autres personnes ont été interpellées puis relâchées ; parmi elles figuraient Tushar Gandhi, arrière-petit-fils du Mahatma, et l'acteur de Bollywood Emraan. Les médias indiens, citant des sources policières, indiquent que les personnes interpellées ont été relâchées dans la soirée de samedi.
Trois figures de la CJP — le fondateur Abhijit Dipak, les co-convocateurs Shaurav Das et Ashutosh Lanka — ont été interpellés dans l'avion dès leur arrivée à New Delhi samedi. La CJP accuse la police d'être « arrivée comme un parrain de la mafia » et d'avoir « kidnappé » les trois militants vers un lieu inconnu, en leur refusant tout contact avec leurs avocats pendant la détention. Les trois ont été relâchés après leur comparution devant un tribunal d'exécution de Delhi ; Ratna Singh, responsable des affaires juridiques de l'organisation, a indiqué sur la plateforme X qu'une condition de « ne pas troubler l'ordre public pendant un an » leur avait été imposée. Asian News International (ANI), citant des sources policières, rapporte que les trois ont versé une caution de 50 000 roupies (environ 460 euros) pour « maintenir la paix et la bonne conduite pendant un an ».
Lors d'une conférence de presse après sa libération, Das a déclaré sans ambages : « Le système est cassé, il est corrompu... il ne sert que deux personnes. », faisant allusion au Premier ministre Modi et au ministre de l'Intérieur Amit Shah, appelant les citoyens de toute l'Inde à descendre dans la rue pour poursuivre la lutte pacifique. Lanka a renchéri : « Modi et Shah devraient avoir honte de traiter cette lutte comme une guerre. »
Pour empêcher les manifestants d'accéder à la zone centrale de rassemblement, les autorités ont ordonné vendredi la fermeture de plus de 50 stations de métro, l'annulation de plusieurs trains à destination des deux grandes gares, et la suspension, fait rare dans le centre de Delhi, des services d'internet mobile.
Le SIR est à l'origine de la tempête. Lancée l'an dernier, cette opération nationale de vérification des listes électorales a radié quelque 130 millions de noms. Indian Express a révélé que deux commissaires internes de la Commission électorale avaient formulé au cours des dix derniers mois au moins 14 objections formelles aux décisions liées au SIR, portant sur l'inscription des électeurs, la radiation, le rétablissement et le contrôle des données électorales. Le journal cite notamment une objection selon laquelle la Commission aurait agi « en violation des recommandations écrites des deux commissaires », dans des actions « non autorisées et illégales ». La Commission a répondu que toutes les décisions étaient légales et que les divergences relevaient du fonctionnement normal. L'opposition et les critiques accusent le SIR, qui procéderait à une purge massive des électeurs issus des minorités, d'être utilisé par le parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP), comme un outil pour les scrutins à venir.
Alors que la pression intérieure s'intensifiait, le ministère indien des Affaires étrangères a répondu dimanche avec virulence à une déclaration du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (HCDH) publiée samedi. Le HCDH s'est dit « gravement préoccupé » par les « détentions massives de manifestants, de dirigeants de protestation, de membres de la société civile, d'avocats et de journalistes » avant et après les manifestations à Delhi, et a exigé la « libération immédiate et sans condition de toutes les personnes détenues arbitrairement ».
New Delhi a réfuté ces préoccupations comme étant « dénuées de tout fondement », y voyant une « ingérence inacceptable dans les affaires intérieures indiennes », soulignant que l'Inde est « la plus grande démocratie du monde » et que les rassemblements pacifiques sont garantis par la Constitution, les forces de l'ordre agissant « strictement dans le respect de la loi ». Le communiqué ajoute que le HCDH adopte une attitude « extrêmement sélective » à l'égard des questions publiques et relève que ni les « réponses violentes aux manifestations dans le voisinage de l'Inde » ni les opérations des forces de l'ordre dans la « région avoisinante » du HCDH n'ont fait l'objet de commentaires. Le texte affirme que ce « deux poids deux mesures » est en train d'« éroder la crédibilité de l'institution » et d'« affaiblir la confiance dans le multilatéralisme ». Le communiqué ne précise pas quels pays ou événements sont visés.
De son côté, le BJP a qualifié la CJP et l'alliance de l'opposition d'« anarchistes ». Le président national du BJP, Nitin Nabin, a déclaré samedi : « Il y a actuellement en Inde une compétition pour savoir qui se montre le plus anarchiste. ». Lors d'une conférence de presse dimanche, le député BJP Bansuri Swaraj a accusé l'opposition de « chercher des excuses après des défaites électorales ».
L'influenceur des réseaux sociaux Druv Rathi, interpellé à son domicile de Gurugram, a été libéré ; Reuters, citant une source anonyme du ministère de l'Intérieur, indique que sa libération était conditionnée à sa non-participation à de nouvelles manifestations.
Dimanche, la CJP a annoncé que la « manifestation se poursuit » et appelé à une nouvelle mobilisation de rue. Sur X, Hinge a écrit : « Interpellez-nous, arrêtez-nous, faites ce que vous voulez ! Nous ne nous laisserons pas intimider. Ce n'est que le commencement. Nous combattrons jusqu'à ce que toutes nos revendications soient satisfaites. »
Aucun commentaire pour le moment. Lancez la discussion.